1945
Des Chansons de prisonnières dans les prisons nazies
Marie-Hélène BENOIT-OTIS
Compiled shortly after World War II, a collection of songs created by female Resistance fighters imprisoned by the Nazis offers insight into how singing helped them sustain resistance during captivity.
Le 28 juin 1945, Yvonne Oddon (1902-1982) livre au Muséum national d’histoire naturelle de Paris un puissant témoignage sur son expérience toute récente de la déportation. Libérée du camp de Mauthausen tout juste deux mois plus tôt (le 22 avril 1945) par la Croix-Rouge internationale, cette bibliothécaire du Musée de l’Homme avait été arrêtée en février 1941 en raison de ses activités de résistance au sein du réseau dit « du Musée de l’Homme », qu’elle avait fondé en 1940 avec le linguiste Boris Vildé et l’anthropologue Anatole Lewitsky (Blanc 2010 ; Écoute 1, de 40’ à 55’). Condamnée à mort par un tribunal nazi en février 1942 après un an de détention dite « préventive » dans trois prisons parisiennes (Cherche-Midi, La Santé, Fresnes), elle a vu sa peine commuée en travaux forcés ; s’est ensuivi un long et terrible parcours de déportation qui l’a menée d’abord vers les prisons allemandes de Karlsruhe, Anrath, Lübeck et Cottbus, puis, en novembre 1944, au camp de Ravensbrück, d’où elle a finalement été transférée vers Mauthausen en mars 1945.
Dans sa conférence de juin 1945, Oddon raconte son expérience de la détention dans les camps et les prisons nazis. S’excusant de parler d’abord de ces dernières, où elle a passé la plus grande partie de sa captivité, elle explique que l’état d’esprit des prisonnières y était encore marqué par le courage qui les avait conduites à résister : « Nous nous sentions encore fortes, encore imprégnées de cet esprit de résistance et de solidarité ; assez fortes pour braver nos gardiennes nazies et organis[er] certaines manifestations nationales comme ce fameux 14 juillet 1944 à la prison de Cottbus » (Oddon 1945, p. 4 ; repris dans Oddon 2021, p. 15).
Ce courage est également évident dans un document qui résulte lui aussi des efforts d’Oddon pour conserver la mémoire de la déportation : le recueil Chansons de prisonnières, non daté mais qu’Oddon a très probablement rassemblé dans l’immédiat après-guerre, dans le cadre des activités de l’Association nationale des anciennes déportées et internées de la Résistance (ADIR). Aujourd’hui conservé à la bibliothèque La Contemporaine de Nanterre (et mis en valeur dans l’exposition virtuelle Sur l’air de la liberté : Chansons de résistantes dans les prisons nazies lancée en mars 2025 par Ariane Santerre, Cécile Quesney et moi-même), ce recueil émane d’un désir collectif de remémoration, qui s’inscrit tout à fait dans la mission de l’ADIR dont l’un des objectifs – outre le soutien et l’entraide, essentiels pour ces femmes durement éprouvées par la déportation – était la collecte de témoignages. Oddon indique en effet dans sa page de présentation que « de nombreuses camarades [de l’ADIR] [avaient] demand[é] que soit constitué un petit recueil de nos chansons de prisonnières, chacune y apportant sa modeste contribution » (Oddon s.d., page de titre non paginée, voir Figure 1). Lançant une collecte qui ne semble pas avoir été poursuivie par la suite, Oddon réunit ainsi dans son recueil 19 chansons qu’elle avait inventées ou entendues dans deux prisons parisiennes (Cherche-Midi, La Santé) et trois prisons allemandes (Anrath, Lübeck et Cottbus), invitant ses camarades à s’« aid[er] mutuellement à reconstituer cette collection de manière à compléter le recueil avant notre réunion de l’an prochain » (ibid.).
Source : dossier Yvonne Oddon, fonds de l’Association nationale des anciennes déportées et internées de la Résistance (ADIR), bibliothèque La Contemporaine, Nanterre, F/DELTA/RES/0797/47.
Chansons de prisonnières et la mémoire musicale de la déportation
Les chansons rassemblées par Oddon vers 1945 sont toutes écrites selon le principe de la composition sur timbre, c’est-à-dire qu’elles superposent de nouvelles paroles à des mélodies préexistantes (voir Belly, le Blanc, Porot, Tacaille et Vignes 2025). Elles témoignent ainsi d’une double mémoire : celle des musiques entendues avant l’arrestation, d’une part, et celle de la détention évoquée par les nouveaux textes, d’autre part.
Exclusivement issues du registre populaire, les mélodies-sources, ou timbres (dont Cécile Quesney et moi-même [2025] avons proposé un tableau récapitulatif, voir Figure 2), sont celles de chansons bien connues à l’époque – et qui, dans certains cas, le sont encore aujourd’hui. Il s’agit en majorité de chansons relevant de la tradition orale, pour la plupart française (parmi lesquelles La mère Michel et Le Roi Dagobert) mais aussi, dans un seul cas, allemande (Im Märzen der Bauer). S’y ajoutent des chansons à boire ou des chansons paillardes comme Chevaliers de la Table ronde, Le pou et l’araignée ou Les fraises et les framboises, ainsi qu’une chanson associée au mouvement des auberges de jeunesse, Les deux compagnons.
Chansons de prisonnières d’Yvonne Oddon.
Source : Benoit-Otis et Quesney 2025, p. 4.
En plus de ce répertoire relevant d’une oralité primaire au sens de Paul Zumthor (1983 ; 2008), on retrouve également dans le recueil Chansons de prisonnières quelques mélodies issues de chansons populaires associées à des créateurs spécifiques et notées sur partition, mais qui circulaient également de façon orale, correspondant à ce que Zumthor appelle « oralité seconde » (ibid.). Parmi celles-ci, des « tubes » de l’époque comme J’en ai marre popularisée par Mistinguett (1920) et Prosper, Yop la boum interprétée par Maurice Chevalier (1936), mais aussi des chansons plus anciennes comme La complainte des quatre z’étudiants rendue célèbre par Yvette Guilbert (1888) ou Ma Normandie, chanson composée en 1836 par Frédéric Bérat et rapidement devenue si populaire que dès la fin du XIXe siècle, elle faisait partie intégrante de la tradition orale française (Klein 1989, p. 115).
Les mélodies de ces chansons servent de trame à de nouveaux textes qui évoquent, avec un humour souvent décapant, le dur quotidien de l’incarcération et l’espoir de libération qui animait les détenues. C’est surtout cette dimension que cherchait à documenter Oddon en rassemblant les Chansons de prisonnières dont elle avait connaissance, tout en demeurant convaincue « que tous ces textes ne peuvent plus intéresser que nous-mêmes », et « qu’il serait bien difficile d’expliquer ce qu’ils évoquent pour nous à travers leur naïveté et leur maladresse d’expression » (Oddon s.d., page de titre non paginée). Si, sur le premier point, Oddon était assurément dans l’erreur (les chansons qu’elle a rassemblées présentent au contraire un immense intérêt, bien au-delà du cercle restreint des anciennes déportées), on ne peut que lui donner raison sur le second : il est en effet loin d’être aisé de reconstituer le réseau de références sur lequel s’appuient ces chansons, et il serait illusoire de penser que ce travail peut permettre d’imaginer, ne serait-ce qu’un instant, ce qu’ont pu vivre les femmes qui les ont inventées dans le quotidien de leur incarcération.
Malgré cette dimension d’impensable, il demeure possible d’analyser les différentes fonctions qu’ont pu remplir au cœur des prisons nazies les chansons réunies par Oddon. Dans un récent article basé sur un corpus plus large, Ariane Santerre et moi-même en avons identifié cinq : entretenir la mémoire de la liberté, faire circuler l’information, garder prise sur le réel, rire malgré tout, et enfin alimenter la solidarité et l’espoir (Benoit-Otis et Santerre 2024).
La première de ces fonctions, entretenir la mémoire de la liberté, est commune à l’ensemble des chansons du recueil. Issues exclusivement de la mémoire musicale des détenues (qui, pendant leur incarcération, n’avaient accès à aucune forme de musique imprimée ou enregistrée) et tirées de divers répertoires ayant pour point commun une circulation orale importante dans les années 1930, les mélodies qui servent de timbres aux chansons de résistance réunies par Oddon constituent toutes, sous une forme ou une autre, des rappels de la vie d’avant l’arrestation. Outre les chansons traditionnelles apprises pendant l’enfance et les chansons paillardes dont on imagine qu’elles ont pu émailler les soirées des résistantes pendant leur jeunesse, on pense ici par exemple à C’est un mauvais garçon, chanson interprétée par Henri Garat dans le film de Jean Boyer Un mauvais garçon, qui avait eu un grand succès à sa sortie en 1936 – et qui témoigne ici de la place de plus en plus importante que prenait le cinéma dans la vie quotidienne des années 1930. Toutes les chansons du recueil rassemblé par Oddon partagent cette fonction de référence musicale à la vie d’avant, cette vie qui se poursuivait en dehors des murs de la prison.
Certaines chansons cependant ont été créées dans un but spécifique, adapté à la réalité très particulière de la prison. Deux refrains inventés à la prison du Cherche-Midi servaient ainsi « d’“alertes” avant et après les rondes des 22 » (Oddon s.d., p. 6), c’est-à-dire des gardiens, qui punissaient sévèrement toute tentative de communiquer d’une cellule à l’autre. Il s’agit de « Bonsoir amies, amies bonsoir », sur l’air de la chanson traditionnelle Maudit sois-tu carillonneur, et « Vingt-deux, quand tu pues des pieds », refrain moqueur dont la mélodie est également un air folklorique français, connu entre autres sous le titre de Mazurka petite fleur des champs. Dans les deux cas, il s’agissait de faire circuler une information essentielle, susceptible d’éviter un châtiment important aux personnes qui recevaient le message à temps, c’est-à-dire avant l’arrivée des gardiens (à ce sujet, voir Humbert 2004, p. 150 et p. 160-161).
Dans les prisons nazies, la frontière entre information et fabulation était cependant très mince, le fol espoir de libération conjugué à l’extrême difficulté d’obtenir des nouvelles fiables de l’extérieur tendant à produire des « bobards » sans cesse renouvelés. Faire face à cette réalité est l’une des fonctions que remplissaient certaines des chansons du recueil d’Oddon : en confrontant directement le mensonge, elles permettaient, à travers le chant, de garder prise sur la réalité. La chanson inventée sur l’air de C’est un mauvais garçon illustre à merveille cette dynamique. Longue élaboration sur les « canards » (ou fausses nouvelles) qui circulaient abondamment dans les prisons, « La java des courants d’air » (autre appellation désignant des informations sans fondement) tourne ainsi en dérision les scénarios exagérément optimistes qui circulaient entre autres « par le trou des waters » (Oddon s.d., p. 13), un vecteur de communication fréquemment utilisé pour transmettre la voix d’un étage à l’autre d’une prison (ici celle de Lübeck).
« La java des courants d’air » illustre du même coup une autre fonction essentielle des chansons de résistance notées par Oddon : la distanciation par l’humour. Comme je l’ai montré ailleurs (Benoit-Otis à paraître a et b), rire malgré tout était en effet essentiel à la poursuite de la résistance en prison, et une grande partie des chansons du recueil en témoigne éloquemment. Trois modalités du rire peuvent être distinguées ici : la caricature politique, la distanciation ironique et l’humour noir. « Hitler », qui prend pour timbre le « tube » de 1936 Prosper, Yop la boum, est par exemple une virulente caricature du Führer lui-même, sur l’air d’une chanson qui décrit les activités plus que douteuses d’un proxénète parisien. De nombreuses chansons du recueil d’Oddon décrivent par ailleurs avec ironie le terrible quotidien de la prison, l’humour permettant ici « de s’attacher à la réalité aliénante pour la dénoncer » (Bruneteaux 2001, p. 219). « Les moines du Cherche-Midi », sur l’air de la chanson paillarde Les moines de Saint-Bernardin, et « La Santé », sur l’air du Roi Dagobert, en sont des exemples particulièrement éloquents. Enfin, l’humour noir confronte directement la réalité de la mort, comme on peut l’observer dans « La fouine », chanson inventée dans la prison de Lübeck et qui décrit, sur l’air simple et naïf de la chanson de tradition orale allemande Im Märzen der Bauer, tout le mal que souhaitaient les prisonnières à une surveillante particulièrement cruelle – jusqu’à vouloir la voir « Pendue au balcon / Du troisième étage / De notre prison » (Oddon s.d., p. 11).
Si l’humour des prisonnières n’est pas exempt d’une dimension de violence tout à fait cohérente avec l’environnement dans lequel elles vivaient (voir Shternshis 2020), leurs chansons portent également un espoir immense, auquel elles se raccrochaient pour continuer à résister (et, tout simplement, à vivre) tout en restant unies. Sur l’air de Ma Normandie, la chanson « Les ailes de l’espérance » évoque ainsi l’espoir de « délivrance » (Oddon s.d., p. 9) qu’apportaient aux prisonnières les avions alliés qui survolaient leur lieu de détention, ici la terrible prison d’Anrath. Et l’avant-dernière chanson du recueil, « Chant du départ » (titre qui évoque, certainement pas par hasard, un chant de la Révolution française), reprend la mélodie bien connue de Ce n’est qu’un au revoir pour raconter, sur le mode de l’anticipation et avec une grande confiance en l’avenir, une victoire déjà acquise sur « nos pires ennemis » (c’est-à-dire Hitler, Laval et Mussolini) et sur « les collaborateurs / Qui nous avez trahis » (Oddon s.d., p. 14). Si, en 1943, un tel optimisme était encore prématuré, il n’en demeure pas moins que chanter ainsi une victoire conçue comme assurée devait constituer un puissant vecteur d’espoir et de solidarité.
Les voies musicales de la résistance Objet mémoriel par excellence, le recueil Chansons de prisonnières s’inscrit par ailleurs dans un mouvement beaucoup plus vaste de chansons de la résistance française. Ce répertoire encore très partiellement connu et exploré est accessible de façon fragmentaire par le biais de différentes sources, parmi lesquelles les chansons collectées pendant et après la guerre par Paul et Edmée Arma (en partie publiées dans Chimello 2004) et les textes des chansons satiriques interprétées sur les ondes de la BBC par Maurice Van Moppès, puis Pierre Dac (documentées entre autres dans Crémieux-Brilhac 1975-1976). Ces deux sources permettent d’observer des points communs musicaux et humoristiques entre les chansons collectées par Oddon et d’autres types de chansons de résistance.
Dans les mois suivant la fin de la Seconde Guerre mondiale, Paul Arma a présenté sur les ondes de la Radiodiffusion française une série de dix émissions intitulée La Résistance qui chante (Chimello 2004, p. 51-56 ; Livet 2025). Dans le cadre de cette émission, il ne s’est pas contenté de faire entendre certaines des chansons de résistance que sa femme Edmée et lui-même avaient déjà collectées pendant l’Occupation : il a aussi lancé un appel à la population pour recueillir de nouveaux chants. Cette démarche a généré un recueil de plus de 1 300 chansons, achevé à la fin de l’année 1945 et aujourd’hui conservé aux archives de la ville de Thionville (Livet 2025). Dans son ouvrage de 2004, Sylvain Chimello a publié les textes de 204 de ces chansons, dont un grand nombre sont, comme celles collectées par Oddon, écrites sur des airs connus.
Les mélodies préexistantes qui se retrouvent dans le recueil des Arma tel que documenté par Chimello recoupent en partie celles utilisées par Oddon et ses codétenues. Ce n’est qu’un au revoir (plus connu à l’époque sous le titre Le chant des adieux) s’y retrouve ainsi sous la forme d’une chanson de détention inventée en 1942 par deux prisonniers masculins, dits respectivement Ohion et Penbreuil, alors qu’ils étaient incarcérés au fort de Villeneuve-Saint-Georges (Chimello 2004, p. 147). C’est un mauvais garçon, autre mélodie-source évoquée ci-dessus, apparaît pour sa part dans pas moins de quatre chansons de résistance documentées dans le recueil de Chimello : trois chansons de maquis issues de régions différentes de la France (Chimello 2004, p. 204, 268 et 296) et une chanson créée dans un camp du Service du travail obligatoire en Allemagne (Chimello 2004, p. 91). Cette vaste circulation géographique d’avatars très différents d’un même timbre confirme l’immense popularité de C’est un mauvais garçon, ainsi que du film dont elle était issue.
En outre, deux mélodies associées au Front populaire (coalition de gauche au pouvoir en France entre 1936 et 1938) font l’objet de versions détournées aussi bien dans le recueil d’Oddon que dans celui de Chimello. Les deux compagnons, brièvement mentionnée ci-dessus, circulait surtout au sein du mouvement des auberges de jeunesse qui a pris un essor important sous le Front populaire (Benoit-Otis, à paraître a). Dans le recueil d’Oddon, cette mélodie sert de support à « Joyeux transport », une chanson de 1942 qui évoque les « premiers transports de déportation » (Oddon s.d., p. 7) ; dans celui de Chimello, elle sous-tend une chanson de maquis écrite vers la fin de l’Occupation, à l’été 1944. Enfin, la célébrissime mélodie Le temps des cerises fait également l’objet d’une chanson de maquis documentée par Chimello (2004, p. 263) et d’une chanson de résistance notée par Oddon, « La chanson de la sœur de lait ». Composée à la fin des années 1860 et associée d’abord à la Commune de Paris, puis, de façon plus générale, aux mouvements populaires de résistance au pouvoir, Le temps des cerises était également connue par le biais du film politique éponyme de 1937 (réalisé par Jean-Paul Dreyfus), qui fait l’apologie du système de retraite universel alors en cours d’instauration par le Front populaire (Benoit-Otis à paraître a) ; le caractère politique de cette mélodie était donc bien établi avant même sa réutilisation dans des chansons de résistance.
Ces nombreux recoupements de timbres entre le recueil de Chimello et celui d’Oddon montrent à quel point ces méldoies étaient connues dans les années précédant l’Occupation, d’autant plus que les chansons documentées par les Arma proviennent de milieux très différents de celui où se trouvait Oddon. S’il est exclu que cette dernière ou ses codétenues aient pu avoir connaissance de chansons inventées dans des maquis, d’autres chansons de résistance, cependant, ont pu parvenir jusqu’à leurs oreilles par le biais de la radio.
Dès juin 1940, en effet, la BBC a commencé à diffuser la fameuse émission Les Français parlent aux Français, dans le cadre de laquelle l’auteur et illustrateur Maurice Van Moppès, puis l’humoriste et comédien Pierre Dac interprétaient des chansons de satire politique sur des mélodies connues. Si les chansons de Pierre Dac ont été en partie endisquées après la guerre (Dac 1994), celles de Van Moppès, qui était encore seul en ondes au début de l’Occupation, ne sont documentées que par l’écrit : on en retrouve un grand nombre dans le recueil Les voix de la liberté, dans lequel Jean-Louis Crémieux-Brilhac a rassemblé les textes de l’émission Les Français parlent aux Français (Crémieux-Brilhac 1975-1976), et une sélection plus restreinte (mais avec notation de la mélodie) dans un livret intitulé Chansons de la BBC et parachuté en sol français par la Royal Air Force vers 1943 avant d’être formellement publié en 1944 (Van Moppès 1943, 1944). Ces deux sources permettent de constater que trois des mélodies détournées par Oddon et ses codétenues avaient été utilisées peu avant (ou à peu près au même moment) par Van Moppès dans ses chansons de résistance diffusées à la radio.
La mère Michel, ainsi, qui dans le recueil d’Oddon sert de timbre à une chanson datée de 1941 et intitulée « Petit chéri », avait préalablement fait l’objet d’un véritable running gag aux mains de Van Moppès. Entre novembre 1940 et avril 1941, ce dernier a en effet repris cette mélodie pas moins de cinq fois dans le cadre de brefs couplets évoquant avec une feinte compassion les malheurs du « père Musso » – c’est-à-dire, bien sûr, Benito Mussolini (Crémieux-Brilhac 1975, vol. 1, p. 149, 152, 179, 202, 211 ; Van Moppès 1943, p. 6-7 : Figure 3).
sur l’air de La mère Michel ; dans Van Moppès 1943, p. 6-7.
Source : https://www.calameo.com/read/000889035e6b928c8c76f.
La chanson J’en ai marre apparaît également dans les deux répertoires : chez Van Moppès, cette mélodie rendue célèbre par Mistinguett dans les années 1920 sert de support à la « Complainte d’une occupée » diffusée le 19 décembre 1940 (Crémieux-Brilhac 1975, vol. 1, p. 162 ; Van Moppès 1943, p. 4-5 : Figure 4), alors que dans le recueil d’Oddon, elle conserve son titre pratiquement tel quel – « Moi j’en ai marre » – pour évoquer la dure réalité de l’incarcération à la prison du Cherche-Midi, où Oddon était détenue dans les mois suivant son arrestation en février 1941.
sur l’air de J’en ai marre ; dans Van Moppès 1943, p. 4-5.
Source : https://www.calameo.com/read/000889035e6b928c8c76f.
Enfin, la mélodie de Prosper, Yop la boum a également été reprise par Van Moppès avant d’être détournée plus longuement par Oddon et ses codétenues. En décembre 1941, Van Moppès a en effet utilisé les quatre premiers vers du refrain de cette chanson pour se moquer d’Hitler, exploitant la proximité phonétique entre « Prosper » et « Hitler » pour rendre la caricature encore plus efficace (Crémieux-Brilhac 1975, vol. 2, p. 13 ; Van Moppès 1943, p. 27 : Figure 5). Oddon et ses codétenues ont elles aussi utilisé la formule percutante « Hitler, Yop la boum » dans leur propre version – beaucoup plus développée – inventée en 1942 à la prison d’Anrath et intitulée simplement « Hitler ».
sur l’air de Prosper, Yop la boum ; dans Van Moppès 1943, p. 27.
Source : https://www.calameo.com/read/000889035e6b928c8c76f.
Bien sûr, il est impossible de déterminer avec certitude si Oddon ou certaines de ses codétenues ont effectivement pu entendre les chansons de résistance de Van Moppès avant leur arrestation, et donc, dans quelle mesure le travail de l’humoriste a pu influencer l’invention de leurs propres chansons. Il n’en demeure pas moins que la présence commune des mêmes timbres dans différents répertoires de chansons de résistance montre bien à quel point ces mélodies portées par la circulation orale étaient connues par une large frange de la population, ce qui permet du même coup d’imaginer quel rôle central cette mémoire musicale partagée a pu jouer dans l’invention de nouvelles chansons de résistance.
Conclusion
Nées d’un acte de résistance au sein même des prisons nazies, les chansons rassemblées par Yvonne Oddon dans le recueil Chansons de prisonnières sont devenues, une fois notées après la fin de la guerre, les vecteurs d’un acte mémoriel visant à conserver des traces concrètes de la réalité complexe de la détention et de la déportation. Le recueil constitue ainsi un objet de mémoire à plusieurs titres : témoignage de la réalité de la détention, dont les textes des chansons et les paratextes explicatifs d’Oddon donnent un aperçu souvent saisissant, il ouvre par ailleurs une porte unique sur la mémoire musicale des détenues, constituée de chansons de genres, styles et origines variés, mais qui avaient en commun de circuler oralement dans la France de l’époque et à l’intérieur même des prisons du Troisième Reich. Comme on l’a vu, ces mélodies constituent par ailleurs la trame d’un réseau de chansons de résistance qui s’étend dans un grand nombre de milieux, et dont l’analyse révèle des points d’intersection musicaux importants. Si l’étude de cette mémoire musicale de la résistance n’en est encore qu’à ses débuts, on ne peut que constater l’importance cruciale, pour arriver à la comprendre, de documents comme celui qu’Oddon a rassemblé en 1945, au terme d’une guerre dévastatrice à laquelle, sans doute, le chant et l’humour ont pu, aussi modestement que ce soit, l’aider à survivre.
Benoit-Otis, Marie-Hélène, « 1945. Des Chansons de prisonnières dans les prisons nazies », dans Nouvelle histoire de la musique en France (1870-1950), ouvrage réalisé par l’équipe « Musique en France aux XIXe et XXe siècles : discours et idéologies » (ÉMF), sous la direction de Federico Lazzaro, https://emf.regroupement-rcms.org/nhmf-1945, mis en ligne le 3 juillet 2026.
Bibliographe
Sources citées
Chimello, Sylvain (2004), La Résistance en chantant. 1939-1945, Paris, Autrement.
Crémieux-Brilhac, Jean-Louis (dir.) (1975-1976), Les voix de la liberté. Ici Londres 1940-1944 (5 vol.), Paris, Documentation française.
Dac, Pierre (1994), Les chansons de Londres – 1943-1944, 1 disque compact, EPM, 938 004 832, disponible sur Spotify, https://open.spotify.com/album/1BpVliEulyIFv9dv15ej1I?si=WO4liDJxQsyS7u0MLe5bmw.
Humbert, Agnès (2004), Notre guerre. Souvenirs de résistance, Paris, Tallandier.
Oddon, Yvonne (s.d.), Chansons de prisonnières, dossier Yvonne Oddon, fonds de l’Association nationale des anciennes déportées et internées de la Résistance (ADIR), bibliothèque La Contemporaine, Nanterre, F/DELTA/RES/0797/47.
Oddon, Yvonne (1945), « Deux conférences sur les camps », dossier Yvonne Oddon, fonds de l’Association nationale des anciennes déportées et internées de la Résistance (ADIR), bibliothèque La Contemporaine, Nanterre, F/DELTA/RES/0797/47.
Oddon, Yvonne (2021), Sur les camps de déportées, Paris, Allia.
Van Moppès, Maurice [1943], Chansons de la BBC, [Londres], disponible en ligne, https://www.calameo.com/books/000889035e6b928c8c76f (dernière consultation 17 juin 2026).
Van Moppès, Maurice (1944), Chansons de la BBC, illustrées par l’auteur, Paris, Pierre Trémois.
Littérature secondaire
Belly, Marlène, Judith le Blanc, Bertrand Porot, Alice Tacaille et Jean Vignes (2025), « Ouverture – La pratique du timbre. Panorama historique d’un champ de recherches et perspectives critiques », dans Marlène Belly, Judith le Blanc, Bertrand Porot, Alice Tacaille et Jean Vignes (dir.), Chanter sur l’air de… Usages et pratiques des timbres du Moyen Âge à nos jours, Publications numériques du CÉRÉdI, « Actes de colloques et journées d’études », no 32, https://publis-shs.univ-rouen.fr/ceredi/2036.html, consulté le 20 mai 2026.
Benoit-Otis, Marie-Hélène (à paraître a), « Chanter pour mieux en rire, d’une crise à l’autre. Quelques détournements de chansons des années 1930 dans les camps et prisons du Troisième Reich », dans Federico Lazzaro et Christopher Moore (dir.), Rire de la crise en musique dans l’Europe des années 1930, Fribourg, Fribourg Academic Press.
Benoit-Otis, Marie-Hélène (à paraître b), « Antifascist Music in Detention. Songs of the French Resistance in Nazi Camps and Prisons », dans Daniel Ondřej, Allyson Rogers et James Wright (dir.), Music and Antifascism. Cultures of Resistance in Europe and North America, Londres, Routledge.
Benoit-Otis, Marie-Hélène et Cécile Quesney (2025), « Résister “sur l’air de”. Les chansons de prison d’Yvonne Oddon (1941-1944) », dans Marlène Belly, Judith le Blanc, Bertrand Porot, Alice Tacaille et Jean Vignes (dir.), Chanter sur l’air de… Usages et pratiques des timbres du Moyen Âge à nos jours, Publications numériques du CÉRÉdI, « Actes de colloques et journées d’études », no 32, https://publis-shs.univ-rouen.fr/ceredi/1929.html, consulté le 20 mai 2026.
Benoit-Otis, Marie-Hélène et Ariane Santerre (2024), « Chanter face à la crise. Inventions musicales de Résistantes dans les prisons et camps nazis », dans Terri Hron et Daniel Villegas Vélez (dir.), Musiques et temps critiques, numéro spécial de Circuit : Musiques contemporaines, vol. 34, no 3, p. 49-65.
Benoit-Otis, Marie-Hélène, Ariane Santerre et Cécile Quesney (2025), Sur l’air de la liberté. Chansons de résistantes dans les prisons nazies, exposition virtuelle, https://chansonsresistantes.crcmp.org, consulté le 20 mai 2026.
Bruneteaux, Patrick (2001), « Dérision et dérisoire dans les stratégies de survie en camp d’extermination », Hermès, no 29, p. 217-226.
Blanc, Julien (2010), Au commencement de la Résistance. Du côté du musée de l’Homme 1940-1941, Paris, Seuil.
Klein, Jean-Claude (1989), Florilège de la chanson française, Paris, Bordas.
Livet, Déborah (2025), « La Résistance qui chante de Paul et Edmée Arma. Un témoignage de chansons engagées écrites sur un air connu pendant l’Occupation », dans Marlène Belly, Judith le Blanc, Bertrand Porot, Alice Tacaille et Jean Vignes (dir.), Chanter sur l’air de… Usages et pratiques des timbres du Moyen Âge à nos jours, Publications numériques du CÉRÉdI, « Actes de colloques et journées d’études », no 32, https://publis-shs.univ-rouen.fr/ceredi/1940.html, consulté le 20 mai 2026.
Shternshis, Anna (2020), « Hitler Hanging on the Tree. Humor and Violence in Soviet Yiddish Folklore of World War II », dans David Slucki, Gabriel N. Finder, Avinoam Patt (dir.), Laughter After. Humor and the Holocaust, Detroit, Wayne State University Press, p. 15-37.
Zumthor, Paul (1983), Introduction à la poésie orale, Paris, Seuil.
Zumthor, Paul (2008), « Oralité », Intermédialités, no 12, p. 169-202.
Écoutes
Écoute 1 : Yvonne Oddon cofondatrice du « Réseau du Musée de l’Homme » raconte la Résistance, épisode 22 de la série 1940-1944 : La Résistance, témoignages et documents pour servir l’histoire, France Culture, 1964 (rediffusion le 17 août 2021), https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-nuits-de-france-culture/yvonne-oddon-du-reseau-du-musee-de-l-homme-notre-premiere-activite-a-ete-la-fabrication-de-tracts-antinazis-puis-l-organisation-de-groupes-de-combat-8792937.