1915
La Légende de Saint-Christophe de Vincent d’Indy, foi et idéologie
Arthur Skoric
Straddling the intersection of opera and oratorio, the sacred and the political, d’Indy’s sacred drama is a politically engaged work met with an uncomfortable reception.
Juin 1920. Dans la nef laïque de l’Opéra Garnier, Vincent d’Indy dresse un autel : La Légende de Saint-Christophe, profession de foi musicale, fait résonner un autre ordre du monde. Achevé en 1915, ce « drame sacré » de près de trois heures, élaboré de 1907 à 1915 sur un livret inspiré de la Légende dorée de Jacques de Voragine (1228?-1298), archevêque de Gênes au XIIIe siècle, l’œuvre apparaît comme un manifeste artistique de d’Indy : elle veut édifier, instruire, élever. Rarement l’ambition catéchétique d’un compositeur français se sera exprimée avec tant de clarté, dans un théâtre pensé non comme un lieu d’illusion, mais comme un espace d’instruction spirituelle teinté de positions idéologiques. Et rarement, aussi, une œuvre aura autant dérangé par la netteté de ses convictions : non pas tant par sa ferveur religieuse, que par l’arrière-plan idéologique qu’elle laisse transparaître.
Or, cette ambition – mêlant le religieux au politique – explique la marginalisation de l’œuvre dans l’histoire canonique de l’opéra. Sa réception critique oscille entre admiration musicale et malaise idéologique. Le livret, structuré en une confrontation entre des figures allégoriques du Mal – la Volupté, l’Or, la Violence – et du Bien, culmine dans un martyre transfiguré, celui de Saint Christophe – dont d’Indy connaissait l’histoire depuis l’enfance (Vallas 1946, p. 15). Mais sous l’universalité chrétienne affleure un discours conservateur, où le monde moderne apparaît comme dégénérescence, et certaines figures économiques ou artistiques comme d’inquiétantes allégories – d’autant plus à une époque marquée par l’affaire Dreyfus. La suppression du cortège des « faux artistes et penseurs » à la veille de la création accentua le soupçon d’un discours difficilement conciliable avec les valeurs de l’Opéra républicain.
L’enjeu historiographique est double : reconsidérer la place de d’Indy à l’aune de son engagement spirituel et esthétique en la faveur d’un art religieux (et catholique !) et requalifier l’opéra non plus seulement comme un simple divertissement, mais comme un espace de lutte symbolique entre catholicisme traditionaliste et culture républicaine post-dreyfusarde. En cela, La Légende de Saint-Christophe constitue un jalon essentiel pour une histoire politique de la musique.
Au terme d’un long processus de maturation amorcé dès la jeunesse du compositeur, La Légende de Saint-Christophe s’impose comme une œuvre de synthèse de Vincent d’Indy, où se nouent étroitement ses conceptions esthétiques, religieuses et politiques. Composée entre 1908 et 1915 et créée en 1920, elle prolonge les grandes fresques lyriques que sont Fervaal (1897) et L’Étranger (1903), tout en affirmant sa propre orientation : la référence au mystère médiéval y structure une dramaturgie en tableaux, unifiée par la présence d’un narrateur héritier de l’historicus. Cette partition monumentale correspond ainsi à l’aboutissement d’un idéal ancien, celui d’un art total, à la fois édificateur et spirituel.
Dans le paysage musical français du tournant du XXe siècle, d’Indy occupe une position singulière et souvent clivante : figure centrale de la Schola Cantorum, pédagogue influent et théoricien engagé, il incarne une orientation esthétique attachée à la tradition qui se heurte souvent aux courants novateurs de son temps. Son Saint-Christophe apparaît dès lors comme l’expression la plus achevée d’un projet artistique et intellectuel.
Un « drame sacré » : entre oratorio, mystère et opéra
La Légende de Saint-Christophe – d’abord appelée Mystère de Saint-Christophe dans les manuscrits – rompt d’emblée avec les conventions du théâtre lyrique. Sa structure tripartite – trois actes, chacun précédé d’un prologue – ne répond pas à une logique dramatique continue, mais à une progression catéchétique, faisant appel à la Sainte Trinité. Il s’agit d’une « approche moraliste de la forme » (Fulcher 1990, p. 307) dictée par la symbolique de l’œuvre. Le chiffre trois, omniprésent, structure à la fois le parcours du héros (tentation, conversion, martyre), la construction musicale et la symbolique spirituelle de l’œuvre (d’Indy 1950, p. 215-225).
La figure de l’historien, inspirée de l’historicus de l’oratorio baroque, joue un rôle fondamental dans la forme de l’œuvre et dans sa compréhension. Sa fonction n’est pas narrative, mais herméneutique : il commente l’action pour en dévoiler la signification religieuse. Les lieux de l’action, soigneusement pensés par d’Indy, participent pleinement à la portée spirituelle du drame. Ils traduisent, chacun à leur manière, un état religieux ou une étape du salut : le palais de Volupté évoque la tentation charnelle (Figure 1), la cathédrale la grandeur de la foi, la montagne le retrait pénitentiel, le torrent la traversée rédemptrice, la grande place urbaine le témoignage et le martyre.

Source : Gallica / Bibliothèque nationale de France, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b6939647z/f10.item.r
(dernière consultation 1er août 2025).
La Légende ne propose pas une action littérale, mais un cheminement. Son livret, écrit par le compositeur lui-même (Fulcher 1990, p. 303), abandonne les ressorts dramatiques traditionnels au profit d’un parcours spirituel scandé par les interventions de l’historien, les apparitions allégoriques et les séquences chorales. Selon les mots du compositeur lui-même, « le poème n’est donc autre chose qu’une amplification adaptée aux idées modernes de l’histoire de saint Christophe que raconte Jacques de Voragine » (Indy 2024, p. 89) Il ne s’agit pas de représenter, mais d’élever l’âme (Indy 1902, p. 10-11) ; non de raconter, mais d’enseigner. Manifestation de ce qu’est et doit être l’art selon d’Indy (Skoric 2025, p. 40).
Il convient, à cette étape, d’expliciter l’histoire de ce drame sacré. Païen animé par le désir de servir le maître le plus puissant, Auférus jure de se donner à celui qui dominera tous les autres. Guidé par cette quête, il se met successivement au service de la Reine de Volupté, puis du Roi de l’Or, avant de reconnaître la suprématie du Prince du Mal. La vision de la Croix bouleverse toutefois cette hiérarchie : Auférus part à la recherche du « Roi du Ciel ». Après une longue errance, il est éclairé par un ermite qui l’invite à chercher Dieu en lui-même et à vivre dans la prière. Devenu passeur au bord d’un torrent, il accomplit un jour l’action décisive : portant un enfant à travers les flots, il découvre qu’il s’agit du Christ, qui le baptise et lui donne le nom de Christophore, « porteur du Christ ». Transformé, Christophore devient prédicateur. Résistant aux dernières tentations, il convertit même la Reine de Volupté. Mais son témoignage provoque sa condamnation : livré au Grand Juge, il accepte le supplice et marche vers la mort dans une joie spirituelle. Son martyre, marqué par des signes miraculeux et l’adhésion croissante du peuple, scelle son triomphe : la foi qu’il annonce se prolonge au-delà de sa mort, dans une glorification finale de la foi.
Le chant grégorien comme vecteur d’unité spirituelle
Vincent d’Indy fait un usage particulier du chant grégorien dans son œuvre. Il ne s’agit pas uniquement d’utiliser une mélodie grégorienne ou de s’en inspirer mais bien de rattacher la signification originelle du texte du chant grégorien à l’action dramatique : « les motifs grégoriens utilisés expriment des sentiments identiques ou semblables à ceux qu’ils expriment dans leur cadre liturgique » (Biron 1941, p. 94). L’usage du grégorien est donc toujours lié à un symbole religieux. D’Indy n’a pas recours au chant grégorien uniquement pour sa beauté esthétique ou son caractère méditatif mais surtout pour sa signification religieuse. La plupart des mélodies grégoriennes dont il fait usage dans l’œuvre ont fait l’objet soit d’un commentaire dans son Liber Gradualis, soit d’un relevé dans l’index du Liber Gradualis.
L’usage du chant grégorien dans La Légende de Saint-Christophe ne répond à aucune visée illustrative ou pittoresque. Il obéit à une logique catéchétique et théologique, dans laquelle chaque emprunt est justifié par l’adéquation entre le texte sacré, la situation dramatique et l’intention spirituelle du compositeur. Comme le rappelait Biron, les citations grégoriennes employées conservent la charge émotionnelle et le sens qui leur sont propres dans la liturgie, donnant à la musique une densité symbolique et expressive que le livret ou la mise en scène ne suffiraient pas à produire (Biron 1941, p. 94).
Dans le prologue de l’acte II, lorsque Auférus (futur Christophore) rencontre le Souverain Pontife, celui-ci lui répond par une prophétie chantée sur la mélodie de l’Alleluia Posuisti, issue de la messe pour un martyr. Cette mélodie, analysée par d’Indy lui-même dans son Liber Gradualis, possède une formule d’intonation reconnaissable et est jugée « fort curieuse » par d’Indy (Liber Gradualis, p. [12]). Chantée par le pape, placé derrière un rideau, elle devient parole d’oracle, voix de Dieu plus que voix humaine (Figure 2).

Moment musical central de La Légende de Saint-Christophe, « La Queste de Dieu », qui ouvre l’acte II, constitue un cas unique dans l’histoire de l’opéra. Ce vaste épisode purement orchestral, hors du temps dramatique immédiat, offre une véritable synthèse du message spirituel de l’œuvre. À l’instar d’un prélude orchestral wagnérien, ce prologue donne à entendre l’élévation intérieure du héros, « le voyage d’Auférus (Saint Christophe) à travers le monde, pour aller à la recherche de Dieu » (d’Indy 2024, p. 89). Cet interlude symphonique « est le résumé de la vie du saint une fois que la mission de celui-ci lui a été révélée par le Souverain Pontife » (Giocanti 1997, p. 46). Par son schéma ascensionnel, « La Queste de Dieu » traduit musicalement l’entrée du saint dans sa mission. D’Indy utilise le graduel grégorien Haec dies, emprunté au répertoire pascal (Figure 3), dont la lumière triomphante accompagne la métamorphose intérieure d’Auférus. Elle anticipe symboliquement les épisodes à venir, tout en condensant le drame dans une forme pure, libérée de la parole, où la musique seule assume la fonction prophétique et mystique de l’œuvre.

Extrait du Liber Gradualis de d’Indy.
Mais c’est dans la scène de l’Ermite que la mobilisation du répertoire grégorien atteint son sommet symbolique. Le guide spirituel y enseigne à Auférus les trois vertus théologales – si chères à d’Indy (Skoric 2025, p. 201-202) – qui lui permettront de trouver Dieu, chacune incarnée par une mélodie précise :
1) La Foi : Credo I, en mode de mi plagal, transposé en do majeur pour figurer la lumière :

2) L’Espérance : Vexilla Regis, hymne de la Passion, déjà cité à la fin du premier acte :

3) La Charité – la vertu la plus chère d’Indy : Ubi caritas et amor, associée à la communion fraternelle, déjà utilisée dans L’Étranger :

Présent tout au long de l’œuvre, le chant grégorien joue un rôle structurant. Son usage organise le tissu symbolique de l’œuvre, en fait entendre les soubassements théologiques, et transmet des significations implicites. En recourant à ce répertoire liturgique, d’Indy inscrit son drame dans une tradition millénaire, dont il mobilise le pouvoir de suggestion, la densité doctrinale et la force d’autorité. Par-là, La Légende de Saint-Christophe s’éloigne des cadres opératiques pour proposer une forme de « liturgie dramatique ».
L’affirmation d’une foi militante : un drame catholique
La foi chrétienne ne constitue pas uniquement, chez d’Indy, un simple cadre de pensée : elle pénètre la structure dramatique, les choix mélodiques et les orientations symboliques de La Légende de Saint-Christophe. En effet, le compositeur mobilise des procédés spécifiques – leitmotivs empruntés au chant grégorien, agencement tonal précis selon la forme de l’ensemble (Indy 1950, p. 216 ; Huebner 2006), stylisation musicale des vertus théologales – pour faire résonner une parole de foi à travers les moyens du théâtre musical. À ce titre, l’œuvre n’illustre pas seulement une conversion mais propose aussi un itinéraire spirituel articulé à une poétique sonore et dramatique, où la musique devient le vecteur d’un contenu religieux explicite et le lieu de la transmission de la « vérité chrétienne », afin de donner une réponse aux désordres spirituels et sociaux de son temps. Car, pour d’Indy, la musique constitue, par sa place au sein de la société, « un lien religieux entre l’homme et Dieu » (Indy 2021, p. 49).

Source : Gallica / Bibliothèque nationale de France, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k96964215/f25.item (dernière consultation 9 août 2025).
Auférus, désormais Christophore (le « porteur du Christ », Figure 4), n’est plus chercheur de Dieu : il devient témoin, apôtre et martyr. Son parcours ne relève pas d’une simple conversion intérieure, mais actualise une mission catéchétique : la foi y devient agissante, configurée au Christ dans l’annonce et l’offrande de soi. L’acte entier devient un ordo moral où triomphe la charité – actualisation musicale du combat des vices et des vertus.
Christophore traverse désormais les terres non pour chercher Dieu, mais pour annoncer l’Évangile. Le thème orchestral qui l’accompagne, celui de la « présence divine », affirme d’emblée sa protection spirituelle. Mais le Mal n’a pas disparu, il se transforme. Le Roi de l’Or, devenu Grand Juge, convoque la Reine de Volupté pour une ultime tentative de corruption du saint. Cette concentration des figures du mal – argent, sensualité, pouvoir judiciaire – opère une synthèse des vices. À travers le Grand Juge, d’Indy semble superposer les traits de l’usurier, du républicain anticlérical et du juge dreyfusard, dans une allégorie très lisible du mal moderne.
La scène centrale, où Christophore affronte la Reine de Volupté une dernière fois, est à la fois un sommet spirituel et musical. Le dialogue entre les deux personnages épouse une triple progression : tentation charnelle, invocation affective et enfin révélation divine. Cette structure souligne l’effort progressif de conversion, jusqu’à la métamorphose de la Reine en Nicéa. Le miracle s’est produit, Christophore a converti la Reine de Volupté.
La dernière scène, celle du martyre, se déploie comme une montée vers la lumière. Tandis que la foule se rassemble sur la place, Christophore entonne le thème de l’« Hymne à la mort », inspiré de l’Alleluia Confitebuntur. Ce chant, profondément enraciné dans le répertoire pascal, devient ici l’expression d’une foi triomphante jusque dans le sacrifice suprême. La flèche décisive, censée achever Christophore, « rebrousse chemin, vient se planter rudement dans l’œil du Grand Juge » (d’Indy 1918, p. 280) qui avait ordonné la mort du saint. Mais le Grand Juge fait venir un bourreau qui fait mourir Christophore. Nicéa reprend l’« Hymne à la mort » et devient ainsi l’annonciatrice. C’est alors que l’œuvre s’élève vers une liturgie céleste : lumière croissante et fusion des voix dans un ultime appel à la sainteté. Le drame s’achève dans une double invocation : le chœur terrestre supplie « Saint Christophe, priez pour nous », quand le chœur céleste proclame « Gloire à Dieu ! ».
Ce troisième acte est sans doute le plus explicite dans sa volonté d’édification. D’Indy ne s’y borne pas à représenter la foi mais en propose une mise en forme scénique structurée, où les éléments musicaux et dramatiques convergent vers une finalité spirituelle qui fait triompher la morale chrétienne. Christophore, dans son ultime combat, incarne un modèle de foi, de charité et d’espérance. C’est par cette mise en œuvre cohérente de la foi que La Légende de Saint-Christophe accède à une portée militante, où l’art n’est plus simple représentation mais transmission d’idéaux religieux, la « synthèse de l’œuvre, le reflet de cette vaste conception chrétienne » (Biron 1941, p. 204).
Une œuvre de foi… et de combat : portée idéologique
Derrière sa portée religieuse, La Légende de Saint-Christophe porte une charge idéologique forte. Elle synthétise les convictions religieuses de Vincent d’Indy, mais manifeste aussi, de manière plus ou moins explicite ou allusive, ses positions sociopolitiques.
En 1903, alors que d’Indy commence à penser à son œuvre, il décrit son projet comme un « drame antijuif », dans une lettre à son ami Pierre de Bréville et ajoute : « je voudrais montrer dans ce drame […] la nauséabonde influence judéo-dreyfusarde avec sa floraison, les fleurs : « orgueil » – « jouissance » – « argent », en conflit avec les fleurs du bien : « foi » – « espérance » – « charité » » (d’Indy 1903). Cette formule révèle l’arrière-plan idéologique de l’œuvre. Le travail musical débute sérieusement en 1907-1908, à une époque où d’Indy, bien qu’en retrait de l’actualité politique, demeure fidèle à une vision du monde opposant l’ordre chrétien à la modernité jugée désagrégée.
Les figures stéréotypées de l’œuvre – au premier rang desquelles le Roi de l’Or – condensent une vision du monde profondément marquée par les combats idéologiques du compositeur. Sa caricature de la cupidité et sa posture grotesque rappellent explicitement les stéréotypes antisémites en circulation à la fin du XIXe siècle. Dans le troisième acte, cette figure réapparaît sous les traits du Grand Juge, chargé de condamner Christophore. Cette transposition n’est pourtant pas anodine : elle fait écho aux discours antidreyfusards qui accusaient la justice républicaine d’être soumise à un prétendu « cartel juif » (Huebner 2006, p. 253) d’une justice infiltrée, corrompue (Schwartz 2006) – comme en témoignent les attaques contre la chambre criminelle lors de la révision du procès Dreyfus.
À cette critique du régime républicain s’ajoute une opposition plus large entre deux conceptions du monde à travers le prisme de la morale. Le Bien est associé à la foi chrétienne, à la charité et à la lumière ; le Mal, quant à lui, à de multiples formes :
Décadence des mœurs, matérialisme (le palais de la Reine de Volupté à Babylone), asservissement du monde à l’argent (le palais du Roi de l’Or), anticléricalisme, rationalisme, anarchisme, arrivisme, avant-gardisme (l’empire du Prince du Mal), soumission du pouvoir judiciaire au pouvoir de l’argent (le Roi de l’Or devenant le « Grand Juge »à l’acte III). (Saint-Arroman 2018, p. 50)
Cette polarisation traduit une lecture du monde moderne comme dégradation des valeurs chrétiennes. À travers les références à Babylone, par l’usage contrasté des tonalités et par le recours au chant grégorien, d’Indy élabore un drame des combats : les références liturgiques, chrétiennes et médiévales participent d’un projet de restauration d’un ordre spirituel qu’il juge menacé.
Cette lecture est renforcée par les décors de Maurice Denis, dont la représentation des personnages correspond étroitement aux intentions du livret. Le jaune, associé à l’or corrupteur, le rouge, couleur du Mal, et la lumière, symbole de la grâce divine, traduisent visuellement l’univers moral et spirituel que d’Indy met en scène (Figure 5). Denis partage en effet avec d’Indy un idéal d’art sacré, qu’il concrétisera d’ailleurs avec la fondation des Ateliers d’art sacré en 1919 (Grivel 2001).

Source : Gallica / Bibliothèque nationale de France, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b10524031q/f7.item.r
(dernière consultation 1er août 2025).
Mais cette œuvre idéologique est aussi, profondément, une œuvre de foi. D’Indy n’instrumentalise pas la religion : il s’y engage avec une sincérité profonde, qui donne à l’œuvre sa cohérence spirituelle autant que sa portée polémique. Le choix du martyr de Saint-Christophe, qu’il vénère au point de tapisser son cabinet de travail de représentations du saint (Vallas 1950, p. 328) témoigne d’une identification intime. La Légende n’est pas un manifeste déguisé – car, sans doute, lorsqu’il s’attèle véritablement à l’œuvre, en 1907-1908, les passions politiques de l’affaire Dreyfus ne sont plus aussi intenses : elle est d’abord une offrande, une profession de foi traduite en art.
Une réception contrastée : entre admiration artistique et malaise idéologique
La création fut saluée comme un événement majeur (Figure 6). Plusieurs critiques soulignent l’ampleur de l’œuvre, la rigueur de son architecture et la sincérité (assumée) de sa démarche. Antoine Banès y voit un « chef-d’œuvre lyrique » couronnant l’œuvre de d’Indy (Banès 1920, p. 3), tandis que d’autres saluent son souffle spirituel et sa science musicale :
La science la plus riche, la plus moderne y est mise au service de l’inspiration la plus pure et l’ovation qui monte vers M. Vincent d’Indy, après l’intermède symphonique du 2e acte, disait assez la ferveur du public pour cet art si probe et si élevé ([Anonyme] 1920a, p. 2).
Mais cet enthousiasme ne fut pas unanime et c’est surtout la teneur idéologique qui suscita les réserves les plus vives. L’épisode supprimé par l’Opéra du cortège des « faux artistes et penseurs », mentionné dans plusieurs comptes rendus, nourrissait déjà les soupçons. La présence, dans la version initiale, de figures stigmatisées comme « faux savants, faux penseurs, faux artistes », rangées parmi les péchés et les ennemis du vrai Dieu, dans un défilé où affleurent les caricatures de la « concussion hébraïque » ([Anonyme] 1920b) et de la « cité hanséatique » (Nozière 1920, p. 2) – autant d’allusions transparentes à des stéréotypes antisémites. Jean Chantavoine y décèle même des allusions « à la finance juive et à l’affaire Dreyfus » qui sont « plus étrangères au vieil hagiographe [Voragine] qu’à tel polémiste de la race des Veuillot ou des Drumont » (Chantavoine 1920, p. 340). Jean Poueigh dénonça « une puérile lourdeur » faisant explicitement référence aux positionnements idéologiques de d’Indy :
Encore toutes les intentions de l’auteur ne purent-elles être réalisées sur le théâtre ; notamment, celles qui se rapportent aux faux penseurs, artistes et savants qu’il stigmatise, non sans une puérile lourdeur : car, pareil à l’ouvrier de jadis qui donnait aux statues d’église les traits de ses contemporains, M. d’Indy a rattaché son livret aux idées actuelles et emprunté au modernisme musical une part de ses effets : ce ne sont pas les meilleures pages, et la bonne marche de l’action supporterait d’autres coupures. (Poueigh 1920, p. 11-12)
Ces réactions révèlent à quel point La Légende de Saint-Christophe était perçue comme un projet idéologique autant qu’artistique. Si certains, comme Antoine Mariotte dans Le Ménestrel (Mariotte 1920, p. 253), admirent la force des convictions exprimées, d’autres s’interrogent sur la compatibilité d’une telle œuvre avec les valeurs républicaines de l’Opéra de Paris. L’élévation musicale y côtoie une charge polémique dont la franchise du compositeur et « sa foi apostolique » (Poueigh 1920, p. 11-12) imposent malgré tout un certain respect de la critique.

Source : Gallica / Bibliothèque nationale de France, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b531790624.r
(dernière consultation 1er août 2025).
Conclusion
La Légende de Saint-Christophe est l’un des témoignages les plus significatifs – et les plus ambigus – de la pensée religieuse et sociopolitique de Vincent d’Indy. Par son sujet hagiographique, son recours au plain-chant et sa structure, l’œuvre s’affirme comme un acte de foi : foi dans le dogme catholique, dans la puissance édificatrice de l’art, et dans un ordre spirituel où toujours le Bien chrétien triomphe.
Mais cette foi est aussi conviction politique. Elle s’inscrit dans une vision du monde profondément marquée par les idées antidreyfusardes. Le théâtre devient un lieu de transfiguration autant que d’affrontement, où s’imbriquent esthétique sacrée, convictions politiques et affirmation d’une morale chrétienne. C’est dans cette tension entre spiritualité sincère et arrière-plan idéologique que réside toute la complexité – et l’ambiguïté – de cette œuvre singulière.
Skoric, Arthur, « 1915. Un autel dressé sur la scène. Foi et idéologie dans La Légende de Saint-Christophe de Vincent d’Indy », dans Nouvelle histoire de la musique en France (1870-1950), ouvrage réalisé par l’équipe « Musique en France aux XIXe et XXe siècles : discours et idéologies » (ÉMF), sous la direction de Federico Lazzaro, https://emf.regroupement-rcms.org/nhmf-1915, mis en ligne le 7 mai 2026.
Bibliographe
[Anonyme] (1920a), « À l’Opéra La Légende de Saint-Christophe de M. Vincent d’Indy », France libre, 13 juin, p. 2.
[Anonyme] (1920b), « La Légende de Saint Christophe à l’opéra – concerts », Renaissance.
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Vallas, Léon (1950), Vincent d’Indy, vol. 2 : « La maturité – la vieillesse (1886-1931) », Paris, Albin Michel.
Écoutes
Écoute 1 : D’Indy, Vincent ([1915] 1957), La Légende de Saint-Christophe, « La Queste de Dieu », Gaston Poulet (chef d’orchestre).